Pour une évaluation normative du programme nanotechnologique

Pour une bonne part, la très grande difficulté que nous avons à penser clairement, en termes normatifs, au sujet des technologies émergentes résulte de ce que la vision économique du monde exerce un quasi monopole sur leur évaluation. C'est toujours en termes de bilan entre des coûts et des avantages que celle-ci se fait. C'est presque toujours en termes de "risques" que les coûts s'expriment. Le fameux principe de précaution, qui en théorie relève du droit, est en réalité tout entier pris dans cet économisme que je dénonce.

Communication au Second European Forum of National Ethics Councils, Rome, 19 décembre 2003.

C'est en tant que philosophe venu à la philosophie par les sciences que je m'adresse à vous. Que peut la réflexion philosophique dans un domaine où ne s'aventurent guère que des scientifiques et des spécialistes de la technique ? La philosophie implique la pratique systématique du doute, le travail sur les concepts qui nous servent à penser le monde, la remise en cause des fausses certitudes. Là où le philosophe est passé, on en "sait" moins après qu'avant. Ce qu'on croyait savoir à tort a fait place à une attitude d'étonnement et de questionnement. Puisqu'il s'agit ici de philosophie pratique, il faut ajouter que les réponses éthiques ne préexistent pas aux problèmes qui les suscitent, contrairement à ce que pensent parfois les dits comités d'éthique. La tâche du philosophe n'est pas d'appliquer des doctrines toutes faites, kantiennes ou autres, aux objets qui le sollicitent, mais de construire, à partir de l'objet, un cadre conceptuel adéquat.